Le régime sans caséine et sans gluten peut-il guérir l’autisme ?

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Le Pr Jean-Louis Bresson, pédiatre à l'Hôpital Necker - Enfants malades à Paris, a participé à l'étude précise de la littérature concernant l’effet potentiellement bénéfique d’un régime sans gluten et sans caséine sur les troubles du spectre autistique. Pour ce pédiatre, la réponse est sans appel, le régime n’a donné aucune preuve de son efficacité. Pire encore : il serait dangereux pour la santé des enfants atteints. En effet, des cas de malnutrition sévère ont été enregistrés aux quatre coins de l’hexagone, expliquant la récente saisine de l’Anses sur l’efficacité et l’innocuité de ces régimes proposés aux enfants souffrant de troubles envahissants du développement. La sonnette d’alarme devait être tirée… Quelques points d’explication.

D’après la présentation du Pr Jean-Louis Bresson, à l’occasion des Journées d’études de l’AFDN qui se sont tenues à Montpellier du 30 mai au 1er juin 2013.

En France, on estime qu’environ 100 000 jeunes de moins de 20 ans sont atteints d’un trouble envahissant du comportement [1]. Parmi ces troubles, on retrouve notamment l’autisme ou le célèbre syndrome d’Asperger. « Le diagnostic de l’autisme repose exclusivement sur la clinique, plus particulièrement sur l’observation du comportement de l’enfant. À ce jour, il n’existe aucun marqueur biologique ou génétique permettant d’emporter le diagnostic », explique le Pr Jean-Louis Bresson, pédiatre au centre d'investigation clinique mère-enfant à l'hôpital Necker - Enfants malades, à Paris. Plus précisément, ce diagnostic repose sur le « trépied autistique » : altération des interactions sociales réciproques – le premier signe qui inquiète la jeune maman dès les premiers mois de vie -, altération de la communication verbale et non verbale et caractère restreint et répétitif des comportements. La pathologie se caractérise également par une hétérogénéité phénotypique importante, si bien que l’on parle davantage de spectre autistique que d’autisme à proprement parler. « Il s’agit sans doute d’un groupe de pathologies très hétérogènes qui se manifestent par des dosages plus ou moins variables de ces trois symptômes, voire d’autres encore », précise le médecin. Dans ce « flou diagnostic », la recherche peine à progresser, laissant les parents de ces enfants atypiques impuissants face à la maladie et souvent à la recherche de solutions alternatives.

Une théorie bien rodée

« 81 % des enfants autistes qui suivent un régime sans gluten et sans caséine présentent des améliorations de leur comportement », peut-on lire sur Internet. « 43 % des personnes autistes présentent une perméabilité accrue de l’intestin, entrainant le passage de composés néfastes dans le milieu intérieur ». « Les troubles autistiques présentent des similitudes avec les symptômes de dépendance aux opiacées, dont le gluten et la caséine sont des précurseurs », lit-on également.

La théorie est simple et bien rodée. Les patients atteints d’un trouble envahissant du développement présenteraient un défaut de perméabilité de la paroi intestinale susceptible de laisser passer des composés néfastes (les peptides à effet opioïde) dans le milieu intérieur. Des peptides qui apparaissent justement dans la séquence primaire du gluten et de la caséine. « Au cours de la digestion, les protéines [du gluten et de la caséine] libèrent les fameux peptides à effet opioïde dans la lumière intestinale. Ces composés franchissent ensuite la muqueuse intestinale et deviennent ainsi disponibles directement au niveau cérébral », explique le Pr Bresson, bien au fait des théories qu’il réfute. L’action de ces produits sur les récepteurs opioïdes cérébraux serait responsable de tout ou partie de la symptomatologie des autistes. « Preuve indiscutable de cette perméabilité intestinale : des traces de peptides opioïdes seraient retrouvées dans les urines des patients atteints d’un trouble envahissant du comportement ! », ironise le scientifique. Une solution s’impose : supprimer de l’alimentation de l’enfant gluten et caséine.

La preuve réfutée

Seul hic à cette conclusion irréfutable : « La chromatographie liquide à haute pression combinée avec l’absorption dans l’ultraviolet, méthode utilisée pour doser les peptides opioïdes dans les urines des patients autistes, ne permet pas d’identifier les différents types de peptides », révèle le professeur. Comment savoir alors si les peptides observés sont à effet opioïde ?

Une analyse a été réalisée récemment à l’aide de technologies plus sensibles, basées sur la spectrométrie de masse. La conclusion est sans appel : il n’y a aucun peptide à effet opioïde dans les urines des patients souffrant d’un trouble envahissant du développement [2].

Des peptides opioïdes dans le milieu intérieur ?

Autre faille dans la théorie : le passage des peptides opioïdes dans le milieu intérieur.

Les jonctions serrées qui existent entre les entérocytes ont une structure complexe qui ne permet que le passage des ions ; les peptides sont quant à eux transportés exclusivement sous forme de di- et tripeptides par des transporteurs actifs spécifiques de la membrane microvillositaire. Ils sont alors immédiatement hydrolysés par les peptidases de la cellule. « Ce transport membranaire concerne les di- et tripeptides et non les quatri ou pentapeptides », insiste le médecin. De plus, ce filtre intercellulaire ne laisse passer que des molécules dont le poids moléculaire est inférieur à 200 daltons. « Les casomorphines sont des peptides de poids compris entre 425 et plus de 900 daltons, ce qui rend impossible le franchissement des barrières intercellulaires, de même que leur passage transcellulaire est inenvisa-geable puisque les transporteurs n’ont pas d’affinité pour des peptides de cette taille ! » Enfin, se basant sur des expériences réalisées avec les inhibiteurs de l’enzyme de conversion [2], le scientifique suggère que la stabilité des peptides dans le milieu intérieur serait insuffisante pour imaginer un quelconque effet pharmacologique. « La possibilité [d’utiliser des peptides naturels à visée thérapeutique] avait beaucoup séduit les industriels. Mais aucun effet in vivo n’a été observé puisqu’ils sont détruits presqu’immédiatement », ajoute le Pr Bresson.

« Il ne vous reste plus qu’à sucer votre cuillère »

Par ailleurs, si l’on suit le raisonnement opioïde jusqu’au bout : afin d’éliminer l’ensemble des peptides opioïdes, le régime devrait supprimer tous les précurseurs de ces fameux composés. Comment identifier les aliments concernés ? Les peptides opioïdes sont issus de l’hydrolyse, dans le tube digestif, de protéines qui comportent l’une des séquences primaires spécifiques des peptides à effet opioïde. Celles-ci se retrouvent par exemple dans le gluten, l’alpha-caséine, ou encore la bêta-caséine. À noter, « certains dérivés sont des agonistes des récepteurs opioïdes, d’autres des antagonistes. Silence sur la question », ironise le Pr Bresson.

« Mais si vous êtes curieux et que vous recherchez sur les banques d’ADN disponibles en ligne, il vous sera très facile de constater que l’on retrouve ces séquences dans d’autres protéines : dans l’hémoglobine, dans l’albumine bovine ou dans le cytochrome b –donc dans la viande-, dans les immunoglobulines, et surtout dans le lait maternel –dans les protéines du lait mais également à l’état libre– », énumère le scientifique. La lactation est d’ailleurs la seule période de la vie humaine où l’on est capable de déceler des peptides opioïdes circulant dans le sang [2]. Mais ce n’est pas tout ! On trouve des peptides opioïdes dans le riz et le maïs que l’on utilise en substitution dans les régimes sans gluten ou dans le soja que l’on utilise en substitution dans les régimes sans lait. La rubisco, présente dans les chloroplastes et donc dans les légumes verts, est également concernée. « Si vous voulez vraiment être logique avec cette théorie, il ne vous reste qu’à sucer votre fourchette », plaisante le scientifique.

Une littérature insuffisante

Enfin, le Pr Bresson déplore une littérature extrêmement pauvre sur la thématique. Pour son rapport, le scientifique a effectué une recherche exhaustive de la littérature. Il en ressort qu’au moment de l’étude, quinze articles traitaient du sujet : dix impliquaient réellement une introduction d’un régime sans gluten et sans caséine, parmi ceux-ci, seuls quatre possédaient un groupe contrôle, un en simple insu, et un seul en double insu. Et ce dernier essai conclut à une absence d’effet du régime [3]. « Depuis, cinq nouvelles études sont parues mais elles ne changent en rien les résultats de notre rapport », précise le médecin avant d’ajouter : « Quand vous savez qu’un enfant, fut-il autiste, augmente ses compétences mentales d’un mois sur l’autre, d’une année sur l’autre, à quoi cela sert-il de tenter une étude sans un groupe contrôle du même âge qui ne recevra pas l’intervention et qui servira de point de repère ? »

Pour conclure, le Pr Jean-Louis Bresson indique que les données actuelles sur le régime sans gluten et sans caséine ne permettent en aucune façon d’affirmer qu’il apporte un bénéfice quelconque à l’évolution de l’autisme. Étant donné la nature de cette maladie, il est sans doute raisonnable de s’interroger sur la pertinence d’un tel régime au moment même où l’on déploie tous les efforts pour resocialiser ces enfants. Quoi qu’il en soit, le Professeur Bresson précise que les personnels de santé devraient être mieux informés au sujet de ces prises en charge alternatives et que la réaction de rejet vis-à-vis de ces méthodes est à proscrire : la décision revient, quoi qu’il advienne, aux parents.

Étiologie et prise en charge de l’autisme

Dans les années 1940, les scientifiques considèrent que l’étiologie de l’autisme est multiple. Le pédopsychiatre Léo Kanner évoque notamment un rôle défavorable de l’environnement familial. Depuis, la recherche a énormément progressé et des causes organiques ont pu être mises en évidence grâce notamment à l’utilisation de l’IRM et de la spectroscopie par RMN qui montrent que les autistes présentent des anomalies fonctionnelles multiples au niveau cérébral. Des études génétiques montrent par ailleurs que l’autisme est la maladie génétique la plus hautement héréditaire (jusqu’à plus de 90 %) et multigénique. À ce jour, aucun gène candidat n’a pu être mis en évidence mais l’on suppose que la maladie touche le développement très précoce de l’enfant.

La prise en charge conventionnelle (en dehors de la France) passe par une éducation ou une rééducation des enfants. Elle doit être aussi précoce que possible et extrêmement intensive. « Il faut que les proches soient également éduqués à la prise en charge de ces sujets : à commencer par les parents mais également les éducateurs. Cette éducation ou rééducation doit être régulièrement réévaluée et reciblée », explique le Pr Jean-Louis Bresson, pédiatre à l'Hôpital Necker - Enfants malades, à Paris.

Comme dans toute maladie chronique, il existe des prises en charge alternatives. Dans le cas de l’autisme, une maladie que l’on ne sait pas traiter, la frustration est telle que la tentation de succomber à l’appel de thérapies parallèles est grande. « Les parents vont mettre toutes les cartes du côté de leur enfant : en essayant la rééducation bien sûr, mais pourquoi pas un régime, ou autre chose encore. Il existe tout un spectre de prises en charge alternatives qui ne sont pas spécifiques à l’autisme et que l’on retrouve dans d’autres pathologies neurologiques. Cela va de l’administration de compléments alimentaires, d’antibiotiques, ou de sécrétines, aux régimes d’exclusion, voire même à l’emploi de produits dangereux, comme des chélateurs de métaux », explique Jean-Louis Bresson. Aux États-Unis, on estime que 30 à 95 % de ces enfants suivraient une prise en charge alternative [2].

Violaine Colmet Daâge

Références

[1] D’après les données de l’Inserm.

[2] Afssa. Efficacité et innocuité des régimes sans gluten et sans caséine proposés aux enfants présentant des troubles envahissants du développement. Avril 2009.

[3] Elder JH et al. The gluten-free, casein-free diet in autism : results of a preliminary double blind clinical trial. J Autism Dev Disord. 2006;36:413-20. 2006.